18 mai 2015

Tête-à-tête : Tailor Books, la librairie éphémère qui met la main à la pâte


Un dimanche de janvier, dans un superbe loft du 20e arrondissement, on avait pris plaisir à feuilleter les pépites sur papier de la première édition parisienne de Tailor Books, une librairie éphémère et sur mesure centrée sur le livre de photographie de mode. Le mois dernier, on a adoré retrouver certaines d’entre elles dans le jardin de la villa Noailles à l’occasion du Festival international de mode et de photographie à Hyères.

Tailor Books, c’est tout d’abord une idée qui prend forme, il y a un peu plus d’un an, dans la tête de François Cam-Drouhin, historien de la photographie, et de son associé d’alors, le libraire Guillaume Ingert. C’est ensuite, depuis l’arrivée dans la course du bureau de création et de direction artistique Holy of Holies (Mathieu Goulmant, Viviane Kajjaj et Joanna Levas), un concept de librairie éphémère destinée à être activée quatre fois par an... du centre de Paris jusqu’aux cimes hyéroises. Transats entre les herbes folles, lunettes de soleil vissées au nez, rencontre avec quatre intellectuels particulièrement manuels. 

François, raconte-nous la naissance de Tailor Books. 

François : Je viens du milieu de la photographie et du livre anciens. Avec mon partenaire de l’époque, Guillaume, nous sommes partis du constat suivant : les livres parus il y a peu, mais qui ne sont plus édités, ne prennent pas part au marché traditionnel de la bibliophilie ancienne alors qu’il existe des choses à la fois très intéressantes et très belles, de véritables livres-objets. 

On s’est notamment rendu compte qu’il y avait beaucoup à faire du côté des livres de photographie de mode, un genre quelque peu délaissé par les libraires. De fil en aiguille, on a rencontré un collectionneur et on s’est dit qu’on pouvait proposer quelque chose à Jean-Pierre Blanc (directeur de la villa Noailles et du Festival international de mode et de photographie à Hyères). Le début officiel de Tailor Books, c’était donc il y a un an, ici à la villa. 

Ensuite, aux livres de photographie de mode se sont ajoutés des livres de photographie tout court et des livres de design au sens large. Et depuis septembre, avec Holy of Holies, on essaie de faire en sorte que la librairie soit plus qu’une simple librairie, qu’elle soit à la fois un salon de lecture et un espace où l’on découvre le livre en tant qu’objet. Pour ça, on réfléchit à la manière de présenter les ouvrages, à ce que la bibliophilie traditionnelle peut devenir à notre époque qui est, disons, une époque très particulière pour les livres. 

Tailor Books, Saison 1, épisode 2 © Holy of Holies.


Justement, comment un jeune homme en vient-il à monter un projet autour du livre, à cette époque si particulière ? 

François : Quand je suis né, en 1984, il y avait encore beaucoup de livres ! Si j’avais vu le jour plus tard, je me serais peut-être intéressé à autre chose… 

Mathieu : Qu’il s’agisse de photographie de mode ou non, les livres sélectionnés par François sont avant tout des livres d’images. Un livre d’images a forcément un pouvoir d’attraction plus fort qu’un livre qui ne contiendrait que du texte. 

François : Oui, tout le monde est fasciné par les images. On le constate très bien ici : les gens se regroupent, ouvrent plusieurs livres, prennent des photos…  

À partir de quel moment un livre devient-il un livre-objet ? 

François : À partir du moment où il a été pensé pour être intéressant : je veux parler de la manière dont sa maquette a été conçue, de la façon dont il a été relié, de la qualité de ses photographies et de son propos… 

Mathieu : Sans oublier le degré de conservation et la rareté ! 

François : Pour la rareté, je ne sais pas… D’un point de vue marchand, d’accord, mais ça ne joue pas sur la valeur du livre en soi. Si le livre est intéressant et bien fait, peu importe qu’il ait été édité à cent mille exemplaires au départ… pour moi, il reste intéressant. 

D’accord, mais est-ce qu’il peut prétendre à intégrer Tailor Books ? 

François : Bien sûr, Tailor Books n’est pas une librairie élitiste. On y trouve de tout : des livres rares et chers… comme des livres moins rares et moins chers ! 

Vue de la librairie éphémère Tailor Books, villa Noailles, avril 2015 © Charlotte Salomon. 


Peux-tu nous en dire plus sur la collection ? A-t-elle par exemple des bornes temporelles ? 

François : Je n’ai fixé aucunes bornes temporelles mais de fait, la collection couvre le XXe siècle et très peu le XIXe. Mon seul axe, c’est que les livres ne soient plus en édition et qu’ils soient, idéalement, dans un état satisfaisant. 

Viviane : Dans les sujets, François se permet une certaine ouverture. On peut par exemple trouver des choses un peu curieuses comme un ouvrage sur les broderies hindoues… 

François : Oui, des choses curieuses, des classiques, des monographies… Le noyau de la collection, c’est la photographie de mode. Mais les photographes de mode sont avant tout des photographes, ils explorent souvent beaucoup d’autres domaines ! La photo de mode permet d’aborder plein de thèmes connexes. 

Mathieu : Ce qui est chouette, c’est de montrer que la photographie de mode ne s’enferme pas dans ce genre dit « mineur » de la photographie de mode.  

Il y a encore des gens qui considèrent la photo de mode comme un genre mineur ? 

François : Ça dépend du milieu. Dans celui d’où je viens, la bibliophilie, c’est évident. Ici, en revanche, ce n’est pas du tout le cas. 

Mathieu : Jean-Pierre Blanc milite justement pour la photographie de mode en tant que vivier d’artistes qui s’inventent et se renouvellent particulièrement. 

Tailor Books, Saison 1, épisode 1 © Holy of Holies.


François, tu nous disais que ta passion, plus que de collectionner, était de rechercher et d’acheter des livres… 

François : Quand on s’intéresse comme moi à l’histoire de la photo, on fait presque de l’archéologie car la discipline ne suscite un intérêt institutionnel que depuis très peu de temps. Et en étudiant l’histoire de la photo, on découvre des choses qu’inévitablement, on a envie d’aller chercher. C’est la même chose pour les livres de photo et pour beaucoup d’autres domaines. À partir du moment où on entre dans l’histoire d’une discipline, on a envie de trouver les chaînons manquants. 

Est-ce que tu achètes en essayant de combler tes propres chaînons manquants ? 

François : J’essaie seulement de trouver des choses intéressantes. Parfois même des ouvrages qui n’ont rien à voir avec la photo de mode mais qui sont révélateurs d’une époque. Combler les chaînons manquants, ça serait prétentieux de dire ça, mais je vais te donner un exemple concret : je trouve deux livres sur des graffitis et je me dis « Mais ces gens-là ont dû en faire d’autres ! ». Je tire le fil et je me rends compte qu’ils avaient des amis photographes qui faisaient un travail assez proche du leur, des artistes qu’on n’aurait pas forcément rangés ensemble dans les lieux où on les trouve habituellement. Ces photographes, tu les ressors, tu les confrontes et tu essaies de montrer en quoi c’est pertinent. C’est ça Tailor Books. 

Vue de la librairie éphémère Tailor Books, villa Noailles, avril 2015 © Charlotte Salomon.


Tailor Books travaille avec Holy of Holies depuis septembre dernier. Comment s’est nouée votre collaboration ? 

Joanna : On s’est croisés ici, au festival, l’année dernière. On était là en tant que visiteurs mais le contact s’est établi rapidement. Nous, on venait de démarrer notre activité, et François avait besoin d’aide. De fil en aiguille, la collaboration s’est scellée à la rentrée. 

Viviane : À partir du moment où François n’a plus eu sa galerie et qu’il a eu l’envie de faire de Tailor Books une librairie éphémère qui vive sous forme d’événements, il lui fallait quelque chose d’autre… 

François : Il me fallait ce que vous faites, c’est-à-dire mettre en place des dispositifs de communication.

Viviane : Le fait de travailler sur des événements ponctuels suppose de davantage se renouveler pour que les gens n’aient pas l’impression, même si la collection évolue, d’une rengaine. Jusqu’alors, François et Guillaume avaient posé les bases, mais ils ne s’étaient pas nécessairement interrogés sur l’univers de Tailor Books. Ça, on y a réfléchi ensemble et c’était passionnant. On a défini les outils de communication et apporté une cohérence à l’ensemble de ces présentations d’ouvrages.  

Joanna, Viviane et Mathieu, sur quels points intervenez-vous concrètement ? 

Viviane : Sur la communication au sens large : de la scénographie aux invitations en passant par la production de vidéos ou l’animation des réseaux sociaux. Quand on l’a rencontré, François nous a dit qu’il avait l’intention de créer quatre événements annuels, et il nous a demandé si on était d’accord pour l’accompagner durant cette période. On s’est dit qu’une année, ça faisait une saison de quatre épisodes, une série donc ! On s’est donné la thématique du regard, ce qui nous paraissait le plus évident pour parler de photographie, de photographie de mode notamment. 

La première édition était centrée sur la notion d’aller-retour, ce rapport particulier qui existe entre le photographe et son modèle. Ici, pour notre présence à la villa, on a réfléchi aux liens entre la photographie de mode et l’histoire des Noailles ; c’est pourquoi l’épisode s’appelle « Clins d’œil ». Cette fois-ci, on a créé des natures mortes qui font référence à Man Ray, et on s’est amusés, dans les trailers, à mélanger des photos d’archives à des images contemporaines. 

Pour résumer, François cherche des ouvrages et constitue un nouveau corpus à chaque fois. Nous, en fonction de ce nouveau corpus et du lieu dans lequel on va le montrer, on raconte une nouvelle histoire.

Vue de la librairie éphémère Tailor Books, villa Noailles, avril 2015 © Charlotte Salomon.

On peut lire dans votre présentation que vous ré-encodez le réel pour composer un territoire fondé sur l’acte mystérieux de voir… Vous m’expliquez ? 

Viviane : Ré-encoder le réel signifie qu’on a à cœur d’être pragmatiques. On vient tous les trois des arts appliqués et on a cette volonté de ne pas perdre pied face à l’artistique, au plastique, d’où notre choix de toujours revenir à des manipulations, de mettre la main à la pâte. On n’oublie pas que notre travail est appliqué à quelque chose ; ici, la finalité est de vendre des livres. Cela dit, on essaie de créer un univers qui fasse rêver. C’est ça Holy of Holies : le bas-fond et les cieux. 

Mathieu : Décoder et  ré-encoder, c’est définir une grille d’analyse de la situation de départ et de ses différents composants pour s’en ressaisir. Ça, c’est le propre de la direction artistique : on a un sujet, un cahier des charges, et on en tire des problématiques auxquelles on essaie d’apporter des solutions. Lesquelles solutions ré-encodent l’existant puisque souvent, les réponses se trouvent en partie dans les questions. 

Côté scénographie, quelles sont vos méthodes pour donner envie aux gens d’entrer, d’ouvrir les livres et de les prendre en photo ? 

François : Une chose très simple pour commencer : si tu présentes un livre de face, les gens ont tout de suite envie de s’en saisir. 

Viviane : Oui, il y a vraiment cette volonté de faire entrer dans l’image, c’est pourquoi les livres sont présentés de face et non de côté. On essaie également de donner envie de tourner autour des ouvrages en créant une circulation.

Mathieu : Une circulation qui rejoint les systèmes de représentation « plan-face-profil » un peu codés mais qui fonctionnent à tous les coups pour tout un chacun.

Vue de la librairie éphémère Tailor Books, rue de l'Ermitage, janvier 2015 © Holy of Holies.


Revenons à la photo de mode, tiens. Quel regard portez-vous sur la discipline telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ? Est-ce que vous pensez qu’elle pourrait se retrouver dans des livres comme ceux qui nous entourent dans quarante ans ? 

Mathieu : Oui. 

François : Oui également.  

Viviane : Je pense aussi. Cela dit, j’ai l’impression qu’aujourd’hui, les contours sont en train de se redessiner. Ce qu’on appellera la photographie de mode dans quarante ans n’est peut-être pas ce qu’on identifie comme tel aujourd’hui. On s’en rend compte nous-mêmes : à chaque nouvelle trouvaille de François, on sent que les frontières reculent et que le périmètre s’agrandit.  

Mathieu : Au cours des périodes qui ont jalonné le XXe siècle, les réalités d’édition n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Je pense qu’il y aura toujours des livres et que la question se posera – du moins je l’espère –, mais je ne sais pas si elle se posera en ces termes. Si ça se trouve, ça sera une typologie des images sur Instagram qui va réinventer la photographie de mode !

Tailor Books, Saison 1, épisode 2 © Holy of Holies.


Et vous, vous nous préparez quoi pour l’avenir ? 

François : En juin, on refait un épisode à Paris. On essaie également de nouer des partenariats avec des salons de prêt-à-porter pour proposer des espaces qui ne soient pas des espaces marchands mais des expositions sur le livre de photographie de mode, des expositions où l’on puisse ouvrir les livres bien sûr. 

Mathieu : Ce qui nous intéresse est d’être à la frontière des genres, de nous situer entre l’interdit du musée – « ne pas toucher » – et le rapport au livre plus compulsif qui peut être généré par la librairie. Ici, il y a moins de livres et le propos est plus resserré. On induit de fait un comportement différent par la disposition et le nombre d’éléments présentés. 

François : Et puis, c’est une formule qui reste à expérimenter ; on n’a jamais vu ça dans ce type d’endroits. Je suis curieux de voir comment les gens se comportent quand on leur propose un angle sur des objets avec lesquels ils ont le droit d’interagir.  

Viviane : Surtout, ils peuvent ouvrir des livres qu’ils n’ont pas l’occasion d’ouvrir normalement. C’est une sorte de privilège qui leur est offert que de pouvoir manipuler des livres qui ailleurs seraient sous cloche…  

Propos recueillis par Aurélie Laurière 

Plus sur Tailor Books ? Le Tumblr, la page Facebook, le compte Instagram et la chaîne YouTube.

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Image à la une : Viviane Kajjaj, Joanna Levas, François Cam-Drouhin et Mathieu Goulmant, librairie éphémère Tailor Books, villa Noailles, avril 2015 © Charlotte Salomon.

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