26 mai 2015

Tête-à-tête : Madeleine Filippi, commissaire de l’exposition Capturer l’Éphémère à la galerie Vanessa Quang


Jusqu’au 13 juin prochain, la galerie Vanessa Quang réunit huit photographes plasticiens aux esthétiques et aux origines diverses sous une bannière énigmatique : Capturer l’Éphémère. Intriguée, on a eu la chance de poser autant de questions qu’on voulait à la jeune et passionnante commissaire derrière le projet, Madeleine Filippi. 

À 28 ans, Madeleine est à la fois commissaire d’exposition, critique d’art et directrice adjointe de la galerie Vanessa Quang. Spécialisée dans les questions d’histoire, d’archive et de mémoire, elle compte parmi ses précédentes collaborations : Show Off Digital Art Fair (Variation), le Point éphémère, le musée de la Maison Bonaparte… et, bien sûr, la galerie Vanessa Quang. Co-rédactrice en chef de la revue Diapo dédiée à la performance, elle contribue également à différents magazines et ouvrages. 

Pour Capturer l’Éphémère, elle fait appel à huit artistes européens : les Français Emeric Lhuisset, Reynald Drouhin, Christophe Luxereau et Sarah Trouche, les Finlandais Markus Henttonen et Jari Silomäki, le Danois Nikolaj Bendix Skyum Larsen et le Néerlandais Berndnaut Smilde. Particulièrement bien entourée, elle signe une promenade esthétique nous menant aux confins du médium photographique. Explications. 

Emeric Lhuisset, J'entends sonner les cloches de ma mort, 2011-2012. Courtoisie Emeric Lhuisset.
Fin 2013, à la galerie Vanessa Quang, tu avais monté l’expo À l’Ouest rien de nouveau consacrée à Emeric Lhuisset, qu’on retrouve à l’affiche de Capturer l’Éphémère. Comment ce nouveau projet a-t-il vu le jour ? 

Ce sont d’abord des coups de cœur artistiques mais c’est aussi une volonté, comme je suis également directrice adjointe de la galerie, de montrer tout notre panel de nouveaux artistes. Sauf pour trois d’entre eux, les artistes présentés font tous partie de la galerie ; l’une des particularités du travail de Vanessa Quang étant de mettre l’accent sur la photographie plasticienne. Il s’agissait donc d’exposer toute l’énergie nouvelle qui arrivait et de montrer qu’on pouvait, à l’heure actuelle, regrouper ces différents artistes, même s’ils ont des démarches très fortes et singulières. 

Justement, mis à part ce désir de « capturer l’éphémère », sur lequel on reviendra, qu’est-ce qui pourrait réunir ces artistes aux démarches et aux esthétiques si différentes ? 

Un questionnement sur le médium photographique : il s’agit pour eux de réfléchir à la place de la photographie plasticienne et, surtout, d’essayer de l’inscrire dans une histoire de la photographie. 

Comment définirais-tu la photographie plasticienne ? 

C’est un projet ambitieux de définir la photographie plasticienne en quelques mots ! Disons qu’on s’éloigne du documentaire, qu’on n’est plus uniquement dans la trace – comme aurait pu l’indiquer le titre Capturer l’Éphémère. À mes yeux, il s'agit d'une photographie qui interroge et qui s'engage aussi bien sur le fond que sur la forme ; qui invite à une réflexion sur l'historicité de la photographie et sur le médium même, tout en ayant une forte valeur esthétique. 

Nikolaj Bendix Skyum Larsen, Memorial series, Jafar, 2012. Courtoisie Nikolaj Bendix Skyum Larsen et GVQ - Galerie Vanessa Quang.


Tu as sélectionné huit photographes européens. Comment as-tu procédé ?

L’exercice a démarré avec une limitation en termes d’espace puisque je ne dispose que d’une partie de la galerie. Ensuite, il a fallu que les pièces puissent dialoguer entre elles. Il y a parfois des œuvres qu’on a envie de montrer mais qui sont trop fortes, par leur discours ou leur forme, et qui risqueraient d’en écraser d’autres. Tout commence donc avec un travail de composition et de scénographie. 

Concernant les artistes, il s'est agi de les contacter en leur expliquant le thème de l’exposition. Ensuite, ce sont beaucoup d’échanges pour choisir les pièces. Je me déplace mais je passe aussi énormément de temps sur Skype ! D’une manière générale, je me sers beaucoup d’Internet. C’est par exemple un soir d’insomnie devant mon ordinateur que je suis tombée sur le travail d’Emeric Lhuisset. Depuis, je le montre dès que j’en ai l’occasion !  

Et comment est né ce thème, « capturer l’éphémère », qui au sens strict pourrait renvoyer à la photographie dans son usage le plus trivial ? 

Chez ces huit artistes, il y a quelque chose de l’ordre de la capture d’un moment passé, révolu, mais il y a aussi des réflexions plus complexes derrière. Par exemple, Nikolaj Bendix Skyum Larsen mène une réflexion sur la question de la migration humaine. Il capture un moment précis, d’accord. Mais ce moment-là, qu’on voit nous actuellement, induit tout un imaginaire. Et c’est vrai pour toutes les œuvres qui sont présentées : elles se saisissent d’un seul instant mais elles convoquent un univers, et c’est ça aussi la photographie. Ce n’est pas seulement garder une trace, c’est également permettre au public d’imaginer la suite ou ce qui a pu précéder. 

On peut même parfois avoir l’impression que ces œuvres agissent sur le futur… 

Complètement ! D’une manière générale, il y a cette idée qu’un instant défini peut avoir des répercussions sur nos vies mais aussi sur la perception qu’on a de nos vies. C’est flagrant dans la série We are the revolution, after Joseph Beuys de Jari Silomäki ou encore chez Markus Henttonen. Devant sa série Silent Night, beaucoup de Nord-Américains ne voient pas du tout la dimension d’inquiétante étrangeté pourtant très présente dans son travail... Ce que saisit en revanche très bien un Européen qui est moins habitué à voir des habitations illuminées comme ça – la maison avec les lumières rouges, pour moi, a carrément un côté diabolique ! Face à une œuvre, on est toujours dans l’expérimentation. Et chacun a sa propre expérimentation.  

Markus Henttonen, House #1216, Série Silent Night, 2012. Courtoisie Markus Henttonen et GVQ - Galerie Vanessa Quang.


Lors du vernissage, tu m’as tout de suite parlé des nuages de Berndnaut Smilde dont l’une des photographies figurait sur l’invitation. Est-ce parce que c’est son travail qui illustre le plus directement le propos de l’expo ? 

Peut-être pas le plus directement mais le plus facilement. Cette imagerie naturelle du nuage, fortement connotée dans l’histoire de l’art, se trouve ici confrontée à une architecture très imposante. Cette rencontre à la fois violente et esthétique fournit une belle image de l’exposition et donne des indices sur son propos sans trop en révéler. 

Chacun des artistes présentés nous conduit bien au-delà de la capture de l’éphémère. Leurs images montrent ou suggèrent la versatilité, l’aléatoire, la persistance, le souvenir, la mémoire… Bref, où cherches-tu à nous amener avec cet accrochage ?  

L’idée est de balayer les différents niveaux de lecture. Cela dit, dans l’accrochage, j’ai fait en sorte de ne pas tomber dans le piège d’isoler les œuvres dont le discours porte sur la mémoire, le politique, etc… Je me suis efforcée de dispatcher les différents sous-thèmes pour que le visiteur soit plus dans la sensation, dans l’expérimentation, que dans la compréhension. J’aime quand les gens réagissent, même si c’est pour dire qu’ils détestent ! C’est pourquoi je pense que c’est important de ne pas leur donner un discours trop construit en termes de scénographie. Pour moi, on doit pouvoir se sentir libre de piocher dans une expo comme dans l’art en général. On doit pouvoir capturer ce qu’on veut garder. 

Berndnaut Smilde, Nimbus Waterschei, 2014. Courtoisie Berndnaut Smilde et Ronchini Gallery, Londres.


Tu nous invites également à un détour du côté de la performance.

Oui,  j’avais envie d’amorcer une réflexion sur l’acte photographique dans l’histoire de l’art de la performance. C’est la photographie qui est exposée et vendue, alors que l’œuvre, c’est la performance qui n’est plus. Bien sûr, les pratiques divergent, mais pour certains performeurs comme Sarah Trouche, la photographie est totalement intégrée au processus créatif. On est alors plus que jamais dans la capture de quelque chose de fugace. 

La photographie elle-même est quelque chose d’éphémère... 

L’acte même de créer en tant qu’artiste est fondamentalement éphémère ! Certains passent six mois au fin fond de l’Irak comme Emeric Lhuisset ou auprès des migrants de Calais comme Nikolaj Bendix Skyum Larsen, d’autres restent dans leur atelier, différents processus coexistent… Mais dans chaque cas, il y a forcément un moment précis où l’artiste décide de ce qui constitue l’œuvre. Ce qui est, je pense, passionnant. 

Je pensais aussi à la photographie dans sa matérialité, comme le suggère la série de Christophe Luxereau. Un tirage ne se conserve pas forcément bien, un fichier numérique encore moins. Toi qui t’intéresses d’une part aux thématiques de l’archive et de la mémoire, d’autre part à l’art digital et à la performance, est-ce que la conservation de la photographie, de l’art d’aujourd’hui, est une question que tu te poses ? 

Évidemment, ces pistes de réflexion sont très présentes dans mon travail. Je ne pense pas qu’on ait forcément besoin de garder de traces, ça, c’est le rôle du public ou du critique d’art. Je n’ai pas de problème avec l’idée qu’une photographie soit perdue pour les générations futures. De mon point de vue, tant qu’un certain nombre de personnes l’ont vue, elle demeure existante. De toute façon, matériellement, on ne peut pas tout conserver, tout le temps ! 

Christophe Luxereau, Sans titre, Série Chemical Sunset, 2015. Courtoisie Christophe Luxereau et GVQ - Galerie Vanessa Quang.
Et est-ce que c’est une question que se posent les artistes avec lesquels tu travailles ? 

Certains oui. Les artistes numériques, tout particulièrement, sont obligés de se poser ce type de question. Un logiciel créé pour une œuvre peut être obsolète deux ans plus tard, ce qui est extrêmement court ! Je pense par exemple à un artiste de la galerie, Michaël Cros, qui a une œuvre dont il est obligé de mettre à jour le logiciel tous les deux ans. Pour que l’œuvre demeure, pour pouvoir continuer à la montrer, il faut passer son temps à s’en occuper. Je trouve ça beau… Mais à mes yeux, ce n’est pas la dimension matérielle de l’œuvre d’art qui prime. 

On l’aura compris, ce qui prime – et qui est éphémère et accidentel –, est bien sûr la rencontre entre l’œuvre et le visiteur. Qu’espères-tu provoquer avec cette expo ? 

La découverte d’artistes plus ou moins connus en France ! On a la chance d’exposer certaines stars comme Berndnaut Smilde. On présente aussi Markus Henttonen, qui est très célèbre en Finlande et en Allemagne mais qui l’est moins ici, ou Christophe Luxereau, un artiste français des plus reconnus dans l’art numérique qui revient actuellement à la photographie. Surtout, j’espère permettre aux gens de réfléchir à ce qu’est la photographie aujourd’hui. Tout le monde se saisit de l’éphémère : même quand je fais un selfie avec mon smartphone, je fixe la tête que je n’aurai plus dans cinq ans ! Avec Capturer l’Éphémère, il s’agit de se demander à quel moment ce geste devient un acte artistique avec une réflexion derrière. 

Propos recueillis par Aurélie Laurière 

Capturer l’Éphémère, jusqu’au 13 juin 2015. Galerie Vanessa Quang, Paris 3e. 

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Image à la une : Madeleine Filippi devant la série We are the revolution, after Joseph Beuys de Jari Silomäki © Aurélie Laurière. 

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