2 mai 2015

Séjour : 30e Festival international de mode et de photographie à Hyères


Du 23 au 27 avril derniers, Après-Midi Magazine a eu la chance de fouler les jardins, suspendus ou non, de la superbe villa Noailles pour la 30e édition du Festival international de mode et de photographie à Hyères, orchestré cette année par la maison Chanel. Rencontres avec les finalistes, rencontres tout court, expos, défilés, cocktails : on vous raconte presque tout.  


Jour 1 : on fait le tour du propriétaire  


Vendredi, 10h. En attendant l’ouverture des espaces réservés aux jeunes finalistes des concours mode et photo, on entreprend de visiter les différentes expos disséminées dans la villa. Sans surprise, Chanel et Karl, directeur artistique de cette édition anniversaire, s’y trouvent à tous les étages… bien entourés d’un Lorenzo Vitturi ou d’un Arnold Goron. 

Chanel déploie son savoir-faire 


Vue de l'exposition Chanel Innovation, villa Noailles © Charlotte Salomon. 

L’expo Chanel Innovation investit la piscine, l’une des plus belles pièces de la villa imaginée par Mallet-Stevens. De loin, sur des podiums miroirs, des dizaines de silhouettes se succèdent comme dans une vitrine de luxe. De près, des contrastes se révèlent – la dentelle de Calais côtoie le néoprène, la soie épouse le béton, les robes longues rencontrent les baskets – pour fournir une définition actualisée de la haute couture. D’encore plus près, les gestes précis des brodeurs, plumassiers, paruriers et orfèvres de tout poil se devinent. Depuis les croquis de Karl Lagerfeld jusqu’à leur éclosion entre artisanat et technologie, un travail titanesque dont ne demeurent que la fluidité et la virtuosité. 

Lorenzo Vitturi arrive en terrain conquis 


Vue de l'exposition Sandringham Road Process, Lorenzo Vitturi, villa Noailles © Charlotte Salomon.  

Autre travail à observer de près, celui du photographe italien basé à Londres Lorenzo Vitturi, lauréat du Grand Prix du Jury Photographie en 2014. Salué pour ses compositions périlleuses mêlant photos, collages, peintures et sculptures l’an passé, il revient avec un projet baptisé Sandringham Road Process qui pousse encore plus loin sa méthode associative. Explications : pour commencer, Lorenzo collecte des détritus – fruits, morceaux de plastique, bouts de bois – dans une décharge du quartier de Dalston (Londres) destinée à devenir un complexe immobilier. Il compose alors une première nature morte qu’il photographie. Une fois tiré, le cliché est associé à d’autres éléments puis immortalisé de nouveau sur un fond assorti. Pour terminer, l’image est exposée sur un mur de la même couleur qu’elle. Compris ? Le tout forme un mille-feuille ton sur ton qui mime la transformation de l’espace urbain et confère de super-pouvoirs au médium photographique.  

Arnold Goron crève les vitrines


Vue de l'exposition Enjoy, Arnold Goron, villa Noailles © Charlotte Salomon.
Dans le périmètre, Arnold Goron retient notre attention avec les installations ludiques et rafraîchissantes de l’expo Enjoy. Sculpteur, scénographe, designer, illustrateur et directeur artistique, le Français se partage entre recherches personnelles et travaux de commande pour des marques ou des magazines. Il collabore depuis près de dix ans avec Isabel Marant qui, totalement séduite par son humour, sa perception des volumes et sa démarche artisanale, n’hésite pas à lui laisser carte blanche. Échappées des vitrines des boutiques de cette dernière, des sculptures colorées, lumineuses et gonflées viennent habiller l’imperturbable villa Noailles. « Une parenthèse de réalité dans un univers parfois trop digital », conclut la créatrice. 

Jour 2 : on bavarde avec nos hôtes 


Samedi, 11h. Une journée chargée nous attend : entre deux conférences et avant une longue nuit, il s’agit de passer au peigne fin les showrooms des dix stylistes finalistes, ceux des Formers, ainsi que les expos des dix photographes en compétition. 

Du côté des stylistes  


Heini-Maria Hynynen, Elina Äärelä et leur collection © Charlotte Salomon. 

Des impressions Rambo, Rocky ou Terminator associées à des chemises et des pantalons fleuris… et tout ça pour l’homme. La collection des Finlandaises Heini-Maria Hynynen et Elina Äärelä est la première à nous interpeller. Intitulée Runaway, elle était à l’origine un projet de fin d’études que les deux amies ont entièrement repensé pour le festival. 

Wieke Sinnige et sa collection © Charlotte Salomon. 


À deux pas, la Néerlandaise Wieke Sinnige propose un éventail de plissés savants, de jeux de transparence, d’applications réfléchissantes et d’incrustations scintillantes servi par une palette flamboyante. « Plus que le travail du tissu, ce sont les effets d’optique produits par ce travail qui m’intéressent. » 

Yiyu Chen et sa collection © Charlotte Salomon. 


Plus loin, la discrète Yiyu Chen (Taïwan) se tient devant un portant presque exclusivement noir. Velours, flanelles, mailles, fourrures et broderies sculptent des pièces cintrées, épaulées, fendues, frangées. « J’ai imaginé une silhouette forte de la tête aux pieds pour une femme sûre d’elle qui aime s’habiller pour sortir. » 

Anna Bornhold et sa collection © Charlotte Salomon. 


Un Levi’s ? Non, un pantalon en toile tramée, brodé de fils. Des Reebok ? Toujours pas, des baskets avec des semelles en tapis de sol. Jamais à court de copyrights moqueurs et d’inscriptions menteuses, l’Allemande Anna Bornhold indique avoir travaillé autour du motif du trompe-l’œil. 

Annelie Schubert et sa collection © Charlotte Salomon. 


Sobre de prime abord, presque austère, le projet d’Annelie Schubert (Allemagne/France) bluffe par ses coupes rigoureuses et ses juxtapositions d’étoffes tour à tour lourdes, rigides, fluides et vaporeuses. La jeune femme, qui a conçu sa collection à partir de la pièce du tablier, nous explique aimer travailler de grandes quantités de matière pour pouvoir s’amuser pleinement avec. 

Louis-Gabriel Nouchi et sa collection pour les Galeries Lafayette © Aurélie Laurière. 


Parmi The Formers, on retrouve avec plaisir Louis-Gabriel Nouchi, lauréat 2014 du Prix du Palais de Tokyo, venu présenter sa collection capsule réalisée pour les Galeries Lafayette. Au programme notamment : des chemises blanches impeccables, des couleurs franches, des compositions cubistes appliquées sur des pulls ou des étoles et – énorme coup de cœur – un large pantalon bleu azur. Un grand écart réussi pour une collection aussi accessible qu’exigeante, disponible dès septembre prochain. 

Du côté des photographes  


Vue de l'exposition de Sushant Chhabria © Charlotte Salomon.


13h. Il est temps d’aller tâter le terrain du côté des photographes en compétition. Tour d’horizon : il y a les collages de Jeannie Abert, les paysages de Polly Tootal, les mises en scène de Thomas Rousset, les simulacres de Wawrzyniec Kolbusz… et puis il y a le projet de Sushant Chhabria. Depuis 2013, le jeune Indien collectionne des portraits de personnes décédées qu’il fusionne de manière à créer de nouveaux êtres qu’il nomme ses travellers. Un recyclage inspiré de la croyance en la réincarnation qui réévalue la place accordée à la mort dans nos sociétés. Verdict : on ne sait pas pour la prochaine, mais concernant cette vie-là, Sushant semble bien parti pour s’imposer en tant qu’artiste. 

Jour 3 : on chante « joyeux anniversaire » 


Dimanche, 15h. Après un réveil de plus en plus tardif et, surtout, une interview de l’équipe derrière la librairie éphémère Tailor Books (en ligne très prochainement), il est déjà l’heure de se préparer à quitter la villa Noailles pour assister aux défilés et à la remise des prix. 

Bouquet final 


Heini-Maria Hynynen, Elina Äärelä, Elina Määttänen, Sophie Sälekari, Christina Braun © Charlotte Salomon. 


16h30. La Finlandaise Elina Määttänen ouvre le bal avec ses silhouettes velues puis fait place aux mannequins d’Anna Bornhold, mains dans les poches et cheveux se balançant au son de Relax Baby Be Cool de Stereo Total. L’ambiance s’assagit avec les associations délicates de Christina Braun jusqu’à ce qu’Heini-Maria Hynynen, Elina Äärelä et leur armée de super-héros Flower Power raflent la palme de la collection la plus audacieuse. Annelie Schubert met ensuite tout le monde d’accord puis Sophie Sälekari, une autre Finlandaise, vient insuffler une bonne dose d’excentricité à la soirée. Le show se clôt magistralement sur les effets de lumière de Wieke Sinnige et les silhouettes impressionnantes de Yiyu Chen, talons vertigineux recouverts de franges dansant sur le catwalk

Le charme discret d’Annelie Schubert 


Annelie Schubert © Charlotte Salomon. 


18h30. Presque sans surprise, Annelie Schubert remporte le Grand Prix du Jury Première Vision grâce à sa collection si raffinée. Animé par un modèle, le travail sur les longueurs et les densités de matière dessine des silhouettes élancées, élégantes, profondément féminines. Pour le jury, « c’est un choix très réfléchi. C’est d’abord une vraie silhouette, forte et claire, les détails sont subtils et les constructions discrètes. Il y a un rapport de matières et de couleurs incroyable »

Wieke Sinnige, Anna Bornhold, Yiyu Chen © Charlotte Salomon. 


Anna Bornhold décroche quant à elle le Prix Chloé avec sa silhouette trompe-l’œil ceinturée, cool et nonchalante. Wieke Sinnige, félicitée pour l’aspect artistique de sa collection, repart avec une Mention spéciale du Jury à l’occasion des 30 ans du Festival, et Yiyu Chen, applaudie par les Hyérois, empoche le Prix du Public. 

La folie légère de Sjoerd Knibbeler


Côté photo, Evangelia Kranioti (Grèce/France) se voit doublement récompensée pour sa série sur les relations amoureuses des marins méditerranéens. Elle repart avec le Prix spécial du Jury Photographie à l’occasion des 30 ans du Festival et la Bourse de Création Elie Saab (accompagnée d’une résidence de trois semaines au Liban). 

Vue de l'exposition de Sjoerd Knibbeler © Charlotte Salomon.
Le Néerlandais Sjoerd Knibbeler empoche quant à lui le Grand Prix du Jury Photographie grâce à un projet pour le moins ambitieux. Depuis deux ans, il s’inflige la difficile tâche de saisir l’insaisissable, de matérialiser l’immatériel, de photographier le vent. Sans blague. Pour circonscrire un tel sujet, invisible et mobile, il brasse des champs divers (aviation, aérodynamique, climatologie) et multiplie les angles ainsi que les supports. Un dernier point auquel le jury présidé par Eric Pfrunder, Directeur de l’Image de Chanel Mode, a été sensible : « Il représente bien la jeune génération. Son travail très cohérent, qui couvre tous les champs de la photographie, est accompagné d’un travail vidéographique complétant sa démarche et l’illustrant. Un livre particulièrement bien réalisé, impeccable, participe à cette mise en forme. »

23h. Alors qu’anciens et nouveaux lauréats, organisateurs et festivaliers se souhaitent une dernière fois « joyeux anniversaire », une question nous hante : après Chanel, Karl et les autres, qu’attendre des prochaines éditions ? Un retour au calme ou bien une montée en puissance glamour ? Pas de réponse pour l’instant, mais nul doute que Jean-Pierre Blanc, à la tête du festival depuis 30 ans, saura poursuivre sa mission première : celle de faire émerger de futurs grands.  

À l'année prochaine, Hyères ! © Charlotte Salomon.

Texte : Aurélie Laurière. Photos et montages, dont image à la une : Charlotte Salomon. 

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