4 févr. 2015

Tête-à-tête : Jaïs Elalouf, l’homme qui ressuscite l’art psychédélique


Il se fait appeler Fred, Frédéric, Oof ou Lunivers. Il est tour à tour DJ, musicien, vidéaste et communicant. Mais quand on a rencontré Jaïs Elalouf, au vernissage de la Fête du Graphisme, il était parfaitement à l’aise dans son costume de collectionneur. Un costume pattes d’eph qui annonçait la couleur de sa collection, l’une des plus grandes d’Europe en matière d’art psychédélique.

Il nous a alors parlé de sa contribution à l’expo Underground (à voir jusqu’au 8 février), de son C.V. à rallonge et, surtout, de son projet de musée psyché. De quoi nous donner envie de réaliser une interview en bonne et due forme. 

Musicien, réalisateur, fondateur d’une agence de marketing culturel, collectionneur… dans quel ordre faut-il énumérer tous ces titres et où se situe leur point de rencontre ? 

Je suis un artiste-collectionneur d’art et je dirige une agence, Ping Pong, qui gère un des plus grands labels de musique électronique en France, Ninja Tune. Pour t’expliquer où se situe le point de rencontre, je suis obligé de te faire un historique ! Après mes études, j’ai commencé à travailler dans l’industrie de la musique, dans une grosse major, et très rapidement, j’ai eu envie de monter ma propre structure, par besoin de plus d’éthique. J’étais déjà DJ et journaliste musical, et on m’a proposé de m’occuper de Ninja Tune qui mélangeait tout un tas de musiques, à la manière de ce que j’aimais depuis toujours : le rock psychédélique qui emprunte au jazz, à l’improvisation, etc. Et qui dit rock psychédélique dit pochettes de disques psychédéliques ! C’est ce qui m’a donné envie de collectionner. 

Entre temps, Ping Pong prend de l’essor et je me mets à faire la communication de plein d’artistes. En 2002, on me demande d’être le producteur exécutif d’un album de réinterprétations de musiques de films, Cinemix. À la fin de l’enregistrement, on m’invite à concevoir une performance scénique pour accompagner le projet ; c’est le véritable début de ma carrière artistique. Pour répondre à ta question, le lien entre tout ça, c’est la liberté d’expression et la possibilité de mélanger différents médiums pour arriver à une harmonie expérimentale qui fait avancer l’art, la créativité universelle. 

Jaïs Elalouf/Oof au Centquatre © Doze.
La constitution de ta collection, ça démarre donc avec des pochettes ? 

Oui, en tant que journaliste musical, je recevais énormément de disques, et en tant que DJ, j’en achetais encore plus. Tout mon argent partait dans les CD et les vinyles !  Mon but n’était pas de collectionner, mais la notion d’accumulation était déjà présente. Tout s’est accéléré au début des années 2000 suite à une déception amoureuse. J’ai me suis mis à collectionner comme un malade : posters, sérigraphies, pochettes ; une vraie collectionnite aiguë. J’écumais Internet, les vide-greniers, les brocantes... Et puis, grâce à ma performance Cinemix, j’ai commencé à être booké partout à travers le monde comme DJ. Dans chaque ville où j’allais, qu’est-ce que je faisais ? Les magasins de disques et les marchés ! À ce jour, j’ai dû faire 500 dates, ça te donne une idée de ma collection. 

À quel moment tu commences à réfléchir en termes de collection ? 

Je ne me suis jamais dit que je faisais une collection d’art. Mais disons que la première expo que j’organise, en 2000, pour le label Ninja Tune à la galerie Frédéric Sanchez, me met le pied à l’étrier. Il y a aussi la deuxième, en 2005, Seripop au Triptyque qui marche très bien. Je suis devenu collectionneur sans le savoir, parce que je n’avais pas d’autre choix : ces œuvres n’étaient reproduites nulle part ! Pour les regarder, je devais les posséder.

High, 1969, American Newsrepeat © Collection Jaïs Elalouf.
Ton nom figure à l’affiche de la Fête du Graphisme, plus particulièrement de l’expo Underground. Peux-tu nous parler de ta contribution ? 

L’expo présente des revues alternatives des années 1960 à aujourd’hui. De mon côté, j’ai prêté 200 publications qui vont de 1959 à 1980, ma période de prédilection. C’est ce qu’on appelle la Free Press, un ensemble de revues, pour la plupart artisanales, qui avaient une liberté de ton incroyable. Ça a commencé aux États-Unis, l’Angleterre a suivi, puis c’est arrivé en France où, en 1973, on comptait 500 publications. 

C’est un mouvement fascinant, à la fois graphiquement – les typos sont exceptionnelles, la mise en page est éclatée, organique  – et du point de vue des valeurs. Des valeurs qui sont pour moi essentielles : l’égalité entre humains, l’amour, la paix, le respect de la biodiversité et l’arrêt du pillage des ressources naturelles. Et puis, par-dessus tout, la Free Press, c’est la liberté d’expression totale. C’est d’ailleurs ce qui lui vaudra sa fin car elle croulera sous les procès. Pour résumer, le psychédélisme arrive en France avec un petit temps de retard, en 1970 (il démarre en 1966 aux États-Unis), et s’arrête autour de 1974-1975 avec la fin de la deuxième version d’Actuel.

Cheetah, octobre 67 et Oracle, vol. 1,  n°10 © Collection Jaïs Elalouf.

Que trouve-t-on dans ta collection ?

Je dirais un bon millier de pièces picturales pouvant être considérées comme des œuvres d’art. Et si j’ajoute les pochettes de vinyles, les ouvrages et tout ce qui peut avoir un intérêt crucial en termes de commissariat, environ 4000 pièces. Concernant les supports, il y a des estampes, des peintures, des affiches, des disques, des textiles, des bijoux, des volumes, des tableaux de fils, des tapisseries, des céramiques, du mobilier… Et tout ça sans aucunes bornes temporelles. 

Est-ce possible de définir l’art psychédélique ? 

L’art psychédélique, c’est la matérialisation consciente de l’expérience psychédélique. L’expérience psychédélique peut être obtenue par la méditation poussée ou le jeûne, mais elle est en général liée à une prise de drogue psychodysleptique non addictogène qui perturbe qualitativement la conscience (LSD, champignons...). Il s’agit de se connaître soi-même de manière accélérée. Mais évidemment, de nombreux artistes de cette mouvance n'ont pas pris de psychotropes et ont été inspirés par leur environnement, par l'accès plus ou moins facile à leur psyché. Enfin, c’est un art qui tend à l’harmonie, qui est en général assez détaché du sordide et, surtout, qui n’a ni concept ni forme particulière. 

Sans règles, existe-t-il une esthétique psychédélique ? 

Oui, une obsession du détail et de la couleur associée à quatre aspects : les illusions d’optique, les différents niveaux de lecture, la dimension surréaliste et/ou spirituelle. Deux de ces caractéristiques et tu es en présence d’art psychédélique ! Bien sûr, stricto sensu, il y a une période psychédélique, de la fin des années 1960 au milieu des années 1970, durant laquelle les artistes ont tenté de retranscrire leur moi profond de manière picturale, à l’aide ou non de psychotropes. Il faut savoir que dès 1966, le LSD a été interdit et que toutes les recherches menées dessus ont été stoppées… Quelques années après, l’art a vraiment changé.

Peinture d'Isaac Abrams, Portrait de Jaïs Elalouf © Isaac Abrams. Collection Jaïs Elalouf.
Quels sont les mouvements qui ont ouvert la voie au psychédélisme ? 

De mon point de vue, les premières tentatives pour se révéler l’âme datent de l’impressionnisme, disons 1880. C’est très simple : en 1820, la photo fait son apparition, et en 1870, elle commence à être accessible. Les peintres sont alors obligés de s’éloigner de la représentation du réel et de chercher au plus profond d’eux-mêmes. Ensuite, il y a les surréalistes dont le but est de mettre l’âme à nu. Mettre l’âme à nu, la révéler, c’est exactement ce que veut dire psychédélique. Revenir à l’impressionnisme permet de se rendre compte qu’il existe une connexion très forte entre Paris et le psychédélisme. D’où mon projet de musée parisien. 

Justement, tu montres déjà beaucoup ta collection à travers des expos (La maison rouge, les Puces du Design, la Fête du Graphisme…). Pourquoi un musée ? 

Parce qu’il n’en existe pas et parce que cette collection qui dort derrière toi mérite d’être mise en valeur. Il faut absolument sauver ce pan de la culture qui est en train de tomber dans l’oubli et dont les œuvres et les écrits disparaissent. D’ailleurs, pour l’expo Underground, j’ai voulu acheter plein de Free Press française, et bien, c’est introuvable ! De plus, ces œuvres font passer un message puissant, et sont d’une créativité remarquable. Esthétiquement, elles tendent vers le Beau, une conception souvent oubliée dans l’art contemporain qui repose majoritairement sur le concept. Je ne dis pas que tout doit être psyché, mais cet art est sous-estimé. 

Même si c’est très différent, je pense aux questions qu’a pu soulever l’expo Europunk à la Cité de la musique l’année dernière. Comment faire entrer un art spontané au musée ? 

Je suis en train de travailler sur cette question ! Déjà, les salles ne seront pas chronologiques mais thématiques : l’enfance, la société, les illusions d’optique, le spirituel et les influences seront traitées successivement. Ensuite, dans chaque espace, on trouvera des œuvres psychédéliques au sens strict, des pièces contemporaines et très anciennes. De même, les supports seront éclatés. Je vais mettre en parallèle des choses qu’on n’a pas l’habitude de mettre en parallèle et qui ont un sens incroyable une fois mises ensemble. Évidemment, dans chaque salle, j’aimerais qu’il y ait une ambiance musicale dédiée et des projections. L’idéal serait de présenter des œuvres immersives…

Berkeley Barb, issue 563, June 1976 © Collection Jaïs Elalouf.
Avec ce musée, qu’espères-tu susciter, chez le public et les artistes ? 

Avant tout, j’espère réunir tous ceux – artistes, chercheurs, amateurs – qui sont passionnés par l’art psychédélique. Ensuite, il faut savoir que ce futur musée n’est qu’un volet de mon projet artistique personnel qui consiste à mélanger la musique, l’art et la vidéo pour envelopper les gens avec les valeurs de la culture psychédélique (notamment à travers la série Dance conscious). Cette contre-culture est née grâce à des gens qui réfléchissaient, qui assumaient leur part de liberté. Elle véhicule des valeurs  qui visent à améliorer le monde, elle repense l’éducation, le travail, elle invite à la protection des ressources naturelles et de la biodiversité. C’est plus que jamais d’actualité ! Avec mon art ou avec cette collection qui me rattrape aujourd’hui, il s’agit pour moi d’éveiller les consciences, et de le faire de manière artistique.  

Quels sont tes autres projets pour éveiller les consciences ? 

Je travaille actuellement sur un projet de film d’animation. En septembre dernier, au LHForum sur l’économie positive au Havre, j’ai interviewé des gens formidables (d'Hubert Reeves à Nicolas Hulot) que je vais sampler pour créer de la musique avec leur voix. Je les ai également filmés, et des dessinateurs vont ajouter une animation autour d’eux avec des illustrations de la Free Press. À chacun, je pose la question suivante : quelles sont, selon vous, les solutions pour changer le monde ? 

Propos recueillis par Aurélie Laurière

Plus sur Jaïs ? Son site, sa page Facebook, son Mixcloud et ses actus : 

Underground. Revues alternatives, une sélection mondiale de 1960 à aujourd’hui (Fête du Graphisme) à la Cité internationale des arts, jusqu’au 8 février.

Expo-vente Art Psychédélique à La Petite Chaufferie, du 11 février au 21 mars. Vernissage le 11 février et show audiovisuel de Jaïs/Oof à l’occasion de la soirée de clôture, le 21 mars. 
  
Ninja Tune, musique illustrée à la Médiathèque Voyelles, Charleville-Mézières, du 13 mars au 11 avril. Show audiovisuel de Jaïs/Oof à l’occasion du vernissage, le 13 mars.

Sortie de l’EP Happy Route le 16 mars sous le nom de Lunivers (duo avec la chanteuse Lena Kaufman).

Image à la une : Jaïs Elalouf dans l'expo Underground, Fête du Graphisme 2015 © Elfie Charles. 

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