16 janv. 2015

Visite : dans l’espace vital de Pieter Hugo à la Fondation Henri Cartier-Bresson


« Je photographie mon désir de regarder l’autre que j’espère transmettre. » C’est avec cette formule que le Sud-Africain Pieter Hugo résume sa démarche. Une démarche rendue palpable dans les grands formats couleur du projet Kin (l’intime), exposé actuellement à la Fondation Henri Cartier-Bresson.

Pieter Hugo, on l’a rencontré (visuellement du moins) à Arles en 2013. Il y présentait sa fameuse série There's a Place in Hell for Me and My Friends qui a depuis fait le tour du web, et dans laquelle il trafiquait des portraits en noir et blanc pour faire ressortir la pigmentation de toutes les peaux. On s’était renseignée sur lui et on avait appris que cet autodidacte né à Johannesburg en 1976 était alors basé au Cap, qu’il s’était mis très tôt à la photo, à la chute de l’apartheid, et qu’il avait déjà reçu de nombreux prix. On avait compris qu’il parcourait incessamment l’Afrique et qu’il avait vite pris ses distances avec le photojournalisme au profit d’un angle plus personnel, plus intime

Vue de l'exposition Kin, Pieter Hugo, Fondation Henri Cartier-Bresson © Après-Midi Magazine.
Après le Nigeria, le Ghana, le Liberia et le Botswana, on ne s’étonne donc guère que Pieter ait choisi, au cours des huit dernières années, de se concentrer sur son pays natal qu’il qualifie lui-même de schizophrène, et d’approcher la complexité de l’identité sud-africaine postapartheid. La motivation de départ est à chercher du côté de la sphère privée. Circonscrire le concept de home et y trouver sa place commence à obséder Pieter au moment de fonder une famille : « Comment endosser la responsabilité de l’histoire passée et dans quelle mesure doit-on le faire ? Comment élever des enfants dans une société si conflictuelle ? Avant d’être marié et d’avoir des enfants ces questions ne me gênaient pas ; maintenant elles m’interpellent. » 

Au sein de la série Kin, on découvre ainsi sa femme enceinte, sa grand-mère, la nourrice qui l’a vu grandir, sa fille juste née, lui-même totalement nu... Mais « regarder son pays avec un œil critique c’est se regarder soi-même et regarder son prochain ». Alors Pieter photographie des inconnus, beaucoup de marginaux dont les traits suggèrent des destins, il s’infiltre dans des intérieurs souvent modestes, s’arrête sur des objets du quotidien qui dressent en creux des portraits fouillés, prend de la hauteur pour associer townships surpeuplés et banlieues tirées au cordeau. Il nous confronte aux disparités économiques qui se superposent aux questions raciales.  

Loyiso Mayga, Wandise Ngcama, Lunga White, Luyanda Mzanti et Khungsile Mdolo après le rite d’initiation, Mthatha, 2008 © Pieter Hugo, courtesy Galerie Stevenson, Le Cap/Johannesburg et Yossi Milo, New York.

En se regardant lui-même, Pieter nous place face à l’Afrique du Sud, en auscultant l’espace qui sépare les idéaux d’une société de sa réalité, il nous maintient au plus près de ses images en forme de coups de poing qu’il est impossible d’esquiver. La série conclue et exposée, le photographe a-t-il trouvé sa place ? « Depuis huit ans, je ne me sens guère plus avancé sur ces questions. Au contraire, je suis encore plus confus et encore plus en désaccord avec « my home ». Ce travail se heurte à ce dilemme, mais échoue finalement à donner des réponses. » Ce qui est sûr, c’est que ce superbe ensemble a incontestablement réussi à nous communiquer le désir de Pieter de regarder l’autre, de le regarder de près. 

Pieter Hugo, Kin, jusqu’au 26 avril 2015. Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris.

Image à la une : Green Point Common, Le Cap, 2013 © Pieter Hugo, courtesy Galerie Stevenson, Le Cap/Johannesburg et Yossi Milo, New York.

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