26 sept. 2014

Spectacle : ça déménage dans l’Open Space

La plupart d’entre nous y passent leurs journées et beaucoup s’en plaignent. C’est l’open space, cet espace de travail décloisonné où l’on peut facilement interagir avec ses collègues, mais surtout les espionner et les détester. Un décor recréé au Théâtre du Rond-Point dans lequel Mathilda May a su planter un spectacle bruyant, remuant et captivant. 

Inventé dans les années 1950 et popularisé lors de la décennie suivante, l’open space a connu un passage à vide avant de revenir en force dans les années 2000 jusqu’à s’imposer comme LE modèle d’aménagement dans les entreprises. Censé favoriser la communication et aplanir la hiérarchie, il ne ferait qu’augmenter le stress et diminuer la productivité… 

Si les livres et les articles ne manquent pas sur le sujet, celui-ci est étonnamment peu traité au théâtre. Étonnamment, oui, car l’open space est un espace plus clos qu’ouvert dans lequel chacun se met en scène sous l’œil de l’autre, collègue ou boss. Une source d’inspiration féconde qui n’a pas échappé à la comédienne-danseuse-auteure Mathilda May, qui avoue avoir toujours été fascinée par les bruyantes rédactions de magazines que son métier l’a amenée à traverser.

© Giovanni Cittadini Cesi


Bruyant 


Le résultat, c’est un open space au décor sans âge, huit personnages stéréotypés – la collègue agaçante, le jeune loup, le boss à oreillette, l’assistante timorée… – et une heure et demie sans dialogues. Pas de panique, on a dit sans dialogues, on n’a pas dit sans sonorités. Il y a la musique d’abord, composée par Mathilda en collaboration avec Nicolas Montazaud. Il y a ensuite les borborygmes à l’aide desquels les personnages s’expriment, et tous les sons qu’ils produisent en tapant sur leur clavier, classant leurs papiers ou raccrochant leur téléphone. Et vlan. Viennent enfin les bruitages outrés – la chasse d’eau, les talons sur le parquet, la pluie...  Le tout reproduisant à la perfection ce qui nous parvient jusqu’aux tympans lorsqu’on travaille dans ce type de bureau. Un paquet entier de petites madeleines de Proust. Clap clap clap

© Giovanni Cittadini Cesi



Remuant 


Et puis on a dit sans dialogues, on n’a pas dit sans langage. Un magnifique langage corporel qui flirte avec le cirque et la danse. Une choré de groupe à chaque sonnerie de portable, un strip-tease impromptu, un combat de boxe des plus gracieux, des pirouettes, des dérapages : de la salsa à la pole dance avec un détour par la Techno Parade, on s’agite sacrément sur scène. Les corps suivent la musique – ou la dictent –, s’étirent et se compressent au rythme des ellipses, ralentis, arrêts sur image, accélérations et retours en arrière. On passe d’un personnage à l’autre, on pénètre dans les cerveaux, on visite les replis de l’âme… Bref, on ne s’ennuie pas une seconde.

© Giovanni Cittadini Cesi


Captivant 


Si les personnages soufflent, souffrent et s’endorment sur leur clavier, la longue journée de bureau passe beaucoup plus vite du côté des spectateurs. Parce que c’est drôle. Et parce que ce n’est pas que drôle. Il y a les gags et les blagues grivoises, bien sûr, mais il y a surtout les situations absurdes, kafkaïennes. Les dossiers qu’on se refile, les bureaux qu’on déplace, les papiers qu’on classe et reclasse, les appels qu’on refuse… Il y a aussi la concurrence, le stress, les angoisses, la crise, l’épuisement et même la mort. 

Pris dans ce ballet débridé et cette lutte de tous les instants, l’humain de Mathilda résiste à sa manière : il rêve, il fantasme, il tombe amoureux, il ressuscite. « Jamais je ne me suis sentie autant à ma place, parce que toutes mes histoires artistiques se rejoignent dans celle-ci. La musique d’abord, puis la danse et la comédie. » Mathilda semble s’être beaucoup amusée avec le sujet. Nous aussi. 



Open Space, conception et mise en scène de Mathilda May. Jusqu’au 19 octobre 2014, Théâtre du Rond-Point, Paris 8e. 

Image à la une : © Giovanni Cittadini Cesi.

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