3 juil. 2014

Visite : Slow Art à l’Institut suédois, un temps pour tous


L’Institut suédois ne saurait nous en vouloir de parler de l’exposition Slow Art une poignée de semaines après son inauguration. On a si bien intégré le concept qui s’y trouve développé qu’on a décidé de se mettre au slow blogging. C’est que, comme la plupart des créateurs présentés rue Payenne, on mène des activités rémunérées en parallèle… 

On vous rassure, l’analogie s’arrête là. Slow Art met à l’honneur un mouvement dans l’art et l’artisanat qui, à l’opposé de la performance et de la dématérialisation, célèbre la lenteur, la patience, l’exécution et le matériau. En provenance du Nationalmuseum de Stockholm, une vingtaine d’œuvres en argent, textile, verre ou céramique prennent place dans les deux salles de l’Hôtel de Marle pour dresser un panorama resserré mais éloquent de cette tendance à contre-courant. 

En effet, dans une société où "tout évolue très vite" et dans laquelle on nous demande d’être "réactifs", mettre en avant un processus créatif laborieux, minutieux et particulièrement étiré dans le temps ne va pas de soi. Passer plusieurs mois – voire plusieurs années – sur une pièce d’apparence modeste peut même sembler suspect. 

Combien de temps ça vous a pris ? Comment avez-vous trouvé le temps de faire ça ? Voilà les questions lourdes de sous-entendus qu’on pose généralement aux artistes concernés. Certains, comme Pasi Välimaa, bottent en touche et répondent qu’ils préfèrent broder (coudre ou poncer) plutôt que regarder la télévision. D’autres, à l’instar de la tapissière Annika Ekdahl, en profitent pour entrer dans le vif du sujet : « Quand on me dit que mon travail prend un temps fou, je réponds qu’il ne prend qu’un temps ordinaire. Il n’y a qu’une sorte de temps, non ? »

Suzy Strindberg, Broderie © Nationalmuseum, Stockholm.
Oui, il n’y a qu’une sorte de temps. Un temps qu’il semble plus admis d’égrainer sur Facebook que sur un métier à tisser. Et la quantité d’heures n’est pas seule en cause. Ce qui intrigue chez les artistes slow, c’est également leur résistance à l’effort, la douleur, la répétition, l’échec. Prenez Tore Svensson, 66 ans : trente ans qu’il met ses muscles à rude épreuve en forgeant le fer à froid pour réaliser les mêmes bols (il est aujourd’hui à la tête d’une collection de 220 pièces dont chacune a nécessité environ 75 heures de travail).

Une telle fidélité à l’égard d’une forme ou d’un matériau interpelle, d’autant qu’elle est souvent totalement gratuite. À l’image d’une Suzy Strindberg qui n’avait encore jamais montré ses broderies avant l’exposition, la récompense des slow-made-men n’est ni l’argent ni la célébrité mais la satisfaction du travail accompli. Seul face à son sacerdoce, l’artiste l’est aussi totalement face au plaisir suscité par le défi relevé. On ne serait pas un peu jaloux ? 
  
Jaloux ou non, il nous faut en tout cas actualiser notre définition du temps. Celle que propose Slow Art introduit une temporalité plus humaine ainsi qu’une nouvelle forme de luxe n’ayant pas grand-chose à voir avec la rareté, les logos ou le prestige. Dans la foulée, l’expo invite évidemment à repenser notre rapport à la production, à l’objet et à revoir notre système de valeurs. À consommer différemment et à ne surtout pas consommer la culture. Devant des œuvres qui ont exigé des jours, des mois, des années, de dur labeur pour sortir du néant, demeurons au moins de longues minutes. Laissons-nous aller à la contemplation. 

Slow Art en trois œuvres  


Sur la route : tapisserie Road Movie (verdure): visiting Mom (Annika Ekdahl, 2010) 


Annika Ekdahl, tapisserie Road Movie (verdure): visiting Mom © Nationalmuseum, Stockholm.


La tapisserie présentée par Annika Ekdahl, artiste et professeur à l’Université de Göteborg, est incontestablement la pièce la plus imposante de l’accrochage. Pas technophobe pour un sou – qui a dit que le Slow Art l’était ? –, la créatrice commence toujours par réaliser un collage préparatoire sur son Mac avant de se lancer dans un travail manuel faramineux. Imaginez : un mètre carré de tapisserie représente un mois de travail, chaque couleur est tissée isolément et il est impossible d’effectuer une modification sans tout défaire ! 

Reprenant à son compte une métaphore au moins aussi vieille que l’Odyssée, Annika compare volontiers son travail de tapissière à celui d’un écrivain (qui pèserait chacun de ses mots). Dissimulant une figure humaine et une voiture au milieu d’une débauche de végétaux et d’animaux, Road Movie est une verdure contemporaine retraçant le voyage effectué par l’artiste vers le nord de la Suède pour y disperser les cendres de sa mère. Un support qui mime à la perfection un cheminement nécessairement long, celui du deuil. 

The bling ring : bijoux Boa (Petra Schou, 2000)


Petra Schou, bague Boa © Nationalmuseum, Stockholm.
Pour imaginer ses bijoux – qu’on trouve autant dans les magasins que dans les galeries –, la Stockholmoise Petra Schou puise également son inspiration dans le végétal ou l’histoire familiale. Son leitmotiv ? Rendre le métal souple et mouvant. Pour y parvenir, elle émaille la majorité de ses créations d’une multitude de petites pièces reliées les unes aux autres. 

C’est le cas de l’ensemble Boa dont le collier et la bague sont composés d’une ossature rigide sur laquelle des clochettes coniques de tailles variées sont venues s’agripper. Il paraît qu’une fois portée, la parure s’anime dans un tintinnabulement gracieux. 


Cuir véritable : robe Broken Shadow (Helena Hörstedt, 2008) 


Helena Hörstedt, robe Broken Shadow © Nationalmuseum, Stockholm.
Chez Helena Hörstedt non plus on ne craint pas la répétition. La styliste – qu’on présente souvent comme la plus prometteuse des créatrices suédoises – aime prendre le matériau à bras le corps et aborder ses pièces textiles comme des sculptures. 

L’impressionnante robe exposée à l’Institut suédois redessine la silhouette féminine à l’aide de centaines de petits morceaux de cuir assemblés au niveau des épaules et des hanches. Au croisement de l’art, de l’artisanat et de la haute couture, Helena cherche à réconcilier travail manuel et vêtement contemporain, fonctionnalité et expérience visuelle. 

Slow Art, jusqu’au 13 juillet 2014. Institut suédois, Paris.

Image à la une : Annika Liljedahl, sculpture Törnrosa © Nationalmuseum, Stockholm.

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