23 mai 2014

Visite : Monumenta 2014, la cité fortifiée des Kabakov












15 000 m² de panneaux de bois, 800 m² de moquette, 17 tonnes de crépis : il fallait un événement de poids pour ce premier post, il fallait la 6e édition de Monumenta, L’étrange cité des Russes Ilya et Emilia Kabakov. Succédant à Kiefer, Serra, Boltanski, Kapoor et Buren, le couple d’artistes transforme la Nef du Grand Palais en une ville rêvée et labyrinthique aux murs plus blancs que blanc. Impénétrable. 

Alors, monumental ce Monumenta 2014 ? Ceux qui ne se seraient pas remis du Leviathan de Kapoor ni de la cure de couleurs de Buren pourraient bien rester sur leur faim de spectaculaire. Drapée dans sa blancheur immaculée, L’étrange cité des Kabakov demeure, en dépit de ses dimensions, sobre et mesurée. Reste que l’installation, composée de sept pavillons et d’une coupole, est la plus imposante que le couple ait réalisée à ce jour – et leurs débuts ne datent pas d’hier. 

Les Kabakov naissent tous deux à Dnipropetrovsk en ex-URSS – Ilya en 1933 et Emilia en 1945 – mais il faut attendre 1987 pour qu’ils se rencontrent, et 1997 pour qu’ils cosignent leurs œuvres. Lorsqu’Ilya démarre sa carrière dans les années 1960, la tendance est à la démystification des artifices du pouvoir soviétique. Lui flirte déjà avec l’universalité. Un penchant qui se confirme dans les années 1980 quand il se lance dans la série d’installations qui le rendra mondialement célèbre. Son matériau de prédilection : l’âme humaine.  Son but ultime : réconcilier trivial et idéal, « le monde des mouches et celui des anges ». Rien que ça.

Monumenta 2014 © Après-Midi.
L’universalité, pour les Kabakov, c’est donc dépasser les frontières et c’est aussi faire sauter les barrières culturelles. C’est d’ailleurs en raison de la diversité de ses publics que le Grand Palais les a séduits. Divers publics qu’ils entendent toucher en mettant l’accent sur l’expérience sensible. Les émotions suscitées amèneront certains à se poser des questions métaphysiques tandis que d’autres se contenteront d’être touchés. Voyons voir. 

Une cité mystérieuse 


Alors, utopique cette cité utopique ? Pas réellement, rêvée convient mieux. La ville rêvée donc, dessinée puis érigée pour le Grand Palais nous semble parée d’une étrangeté plus enveloppante qu’inquiétante. À l’extérieur, un blanc éclatant domine. Il recouvre les différents murs d’enceinte, les pavillons et les ruines qui se dressent dès l’entrée. S’il éblouit, il suggère aussi la perte, le vide, et donne à l’installation des allures de ville fantôme.

Monumenta 2014 © Après-Midi. 

À moins que la vie ne se trouve à l’intérieur des sept édifices qu’il nous faut aborder successivement. Le Musée vide, Manas, Le Centre de l’énergie cosmique, Comment rencontrer un ange ?, Les Portails, La Chapelle blanche et – le clou du spectacle nous dit-on – La Chapelle sombre constituent bien un circuit implicite à travers la ville, un parcours sinueux et labyrinthique qui nous fait alterner entre présence et absence, intérieur et extérieur, lumière tamisée et blanc immaculé. Un parcours initiatique censé nous mener jusqu’au monde des anges ? 

Une installation totale 


Pour nous y conduire, aucun sens n’est négligé. L’étrange cité est une installation totale, à savoir un dispositif qui associe art visuel, musical et dramatique. Un concept sensible dès qu’on se heurte à l’imposante coupole aux couleurs changeantes qui trône à l’entrée et qui paraît diffuser sons et lumières en direction de la ville fortifiée. 

Et un concept dont les différents aspects semblent être démontés sitôt qu’on pénètre à l’intérieur du Musée vide. Rouge pompéien, dorures et moelleuses banquettes : tous les attributs du musée classique sont réunis hormis… les œuvres exposées qu’on a remplacées par des halos de lumière et la Passacaille pour orgue de Bach.

La coupole, Monumenta 2014 © Après-Midi.
On le comprend très vite : on est en présence d’une installation totale qui renferme d’autres installations totales et qui se déploie à la manière de poupées russes. L’étrange cité est un musée dans le musée, une ville dans la ville qui reproduit en son sein une autre ville à différentes échelles (Manas), met en scène le visiteur (Comment rencontrer un ange ?) et présente de nombreuses œuvres des Kabakov. La collision de ces différents mondes fausse notre position de regardeur et nous invite à une réflexion sur le principe de l’exposition et sur ce qui stimule nos sens dans un musée – les œuvres uniquement, vraiment ?  

Comment rencontrer un ange ?, Monumenta 2014 © Après-Midi. 

En outre, la totalité, au-delà de l’installation, est un principe qui semble travailler L’étrange cité de l’intérieur. Avec les Kabakov, rien ne se perd, rien ne se crée, tout s’additionne, tout se connecte : l’humain et le divin (Manas, Comment rencontrer un ange ?) ou le passé et le futur (Les Portails).  

Un art qui a réponse à tout 


Total, englobant, l’art est donc le lieu idéal de l’utopie. Il est aussi celui où survit le sacré dans la cité. La coupole-rosace, les pavillons silencieux et recueillis et – plus de doute possible – les deux derniers édifices baptisés White and Dark Chapels sont là pour le signifier. L’art façon Kabakov a décidément réponse à tout. 

Véritable cocon apaisant, la Chapelle blanche saisit par son extrême clarté. Sur ses murs quadrillés, des tableaux qui paraissent avoir été disposés de manière aléatoire et, surtout, des manques que l’esprit cherche à combler. Un drôle de puzzle – le cerveau de l’artiste ou celui du spectateur ? – qui active l’imagination, la seule réponse possible à la perception lacunaire comme à la mémoire parcellaire.

La Chapelle blanche, Monumenta 2014 © Après-Midi.
À l’opposé de sa jumelle, la Chapelle sombre, construite sur le modèle des chapelles italiennes de la Renaissance, offre une plongée quasi anxiogène dans la matérialité de l’œuvre. Du sol au plafond, l’intégralité des murs est recouverte par six toiles aux tonalités sombres (des peintures récentes d’Ilya) dont les dimensions dépassent de loin notre champ de vision. Perdue, encerclée, on se sait plus où donner de la tête et on se résout à abandonner toute tentative d’interprétation. Et si on restait du côté de ceux qui se contentent d’être touchés ? 

Monumenta 2014. Ilya et Emilia Kabakov, L’étrange cité, jusqu'au 22 juin 2014. Le Grand Palais, Paris.

Image à la une : vue d'ensemble de Monumenta 2014 © Après-Midi. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire